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Jean SALEM, Compte rendu critique du livre de J. Attali, L’Ordre cannibale

L’Humanité, 21 décembre 1979

Jacques Attali, 
L’Ordre cannibale, 
Paris, Grasset, 1979


 

Qui préfère la recherche laborieuse de la vérité aux analogies à peu de faris pour énarques en mal d’originalité, qui est rétif à l’arbitraire des partis pris de la mode, peut passer son chemin : à tout considérer par le petit bout de l’œsophage, l’ouvrage de Jacques Attali, L’Ordre cannibale, aura tôt fait de rendre indigeste, à tout lecteur rigoureux, la psychanalyse de gâte-sauce que l’on voudrait soumettre à son approbation.

Religion, police, médecine et génétique seraient, selon l’auteur, les avatars successifs du cannibalisme – les quatre figures d’un vieux rite, visant, tout à la fois, à la conjuration du Mal (le cannibale sépare l’âme du défunt du cadavre qu’il consomme) et à la guérison (manger le corps du mort, c’est s’approprier ses forces).

À partir de ces maigres données, le livre s’attache à ramener chacune des quatre institutions précitées à une anthropophagie qui n’oserait plus dire son nom. Cette vasque fresque s’achève en une méditation sur la prothèse, appelée à supplanter les autres formes de soin, – prothèse dont la consommation généralisée rappellerait ( ?) le cannibalisme ancestral. Au passage, on prédit la mort imminente du médecin, sans jamais chercher, d’ailleurs, à justifier le pronostic.

Au petit jeu de la pensée par analogies, on a vite fait de postuler qu’enfermer un homme en prison, c’est le mutiler, – donc le manger (p. 34) ; qu’accumuler du capital, c’est encore manger (p. 210) ; une excursion chez les indiens Tupi, qui emploient le même mot pour « manger » et « faire l’amour », permet de filer toujours plus gloutonnement la même métaphore (p. 37). Et, bon prince, Jacques Attali d’avouer enfin : écrire un livre, c’est encore « manger des signes pour en produire d’autres » ; aussi remercie-t-il, sans rire, ses étudiants et collaborateurs (dont un certain Blondeau-Pâtissier) de lui avoir, si l’on ose dire, mâché le travail.

C’est qu’une multitude de détails historiques, ethnologiques et parascientifiques, vient grossir démesurément l’exposé ; l’énoncé répété de la thèse essaie, tant bien que mal, d’unifier ce manteau d’Arlequin, fait de pensums d’étudiants, empruntés à Freud, Lévi-Strauss, Ariès ou autres. Le style reflète assez fidèlement une prétention à la prophétie et un ton de gourou qui ne vont pas sans rappeler tel « nouveau philosophe » : majuscules intempestives, verbes sans pronom en début de phrase, expressions obscures à dessein. On ne se refuse pas, non plus, à verser dans le pur charabia ; voyez p. 283 : « Quand le mal est le bruit du code, le non-sens et le non-soi, guérir devient faire taire, produire du sens, du quasi-soi » (sic).

Que Jacques Attali néglige le clan bien connu des fanatiques du génital, pour fonder – à lui tout seul – celui des obsédés du tube digestif, voilà qui ne constituerait qu’un mince événement parisien, si l’on ne prêtait au même homme un rôle de premier neurone auprès de François Mitterrand, le leader du Parti socialste : une conception délirante de la science médicale, qui la ravale au rag des magies primitives (en tant que nouvelle ruse d’une même et éternelle Raison cannibale), un couplet de la même farine sur le « brejnevisme » comme forme à peine plus frugale de l’holocauste hitlérien, et l’ensemble du livre, ainsi que le « cannibalisme » universitaire qui semble avoir présidé à sa confection, autorisent, en effet, le lecteur à émettre quelques doutes sur la qualité de l’engagement politique de l’auteur. Cette sociologie de marmiton, docilement mitonnée à la sauce irrationaliste du moment, ne laissera donc pas d’inquiéter, venant sous la plume d’un homme de gauche, – ou tout au moins, prétendu tel.