Si les économistes contemporains bénéficient de multiples tribunes, plus rares, en revanche, sont les occasions offertes aux éditeurs de textes économiques de présenter et de confronter leurs points de vue. A maints égards, pourtant, la pratique éditoriale à laquelle ils se consacrent repose sur une problématique invariable : quoi publier et comment, par delà le choix de qui.
La question du contenu de l'édition (quoi publier ?) revêt plusieurs aspects principaux. Que l'édition se veuille complète ou sélective, un problème essentiel consiste dans le choix du texte de base, à partir duquel seront mentionnées d'éventuelles variantes. De Galiani à Haberler, en passant par Sismondi, Pareto ou encore Auguste et Léon Walras, il s'agit ainsi, souvent, d'opter pour un écrit de référence entre les diverses phases rédactionnelles d'un manuscrit (brouillon autographe, copie corrigée, mise au net définitive…) ou les différentes versions d'un imprimé (éditions, traductions). La délimitation de l'édition pose, en outre, la question de son identification. L'économiste éditeur, en particulier s'il souhaite publier un auteur ancien, doit alors parfois rassembler des compétences qui sortent de son domaine de prédilection et qui sont celles de l'archiviste (repérage et inventaire des fonds), de l'historien du livre (identification des anonymes, des pseudonymes ou des apocryphes), voire du paléographe (reconnaissance ou distinction des écritures sur un manuscrit). Par ailleurs, si la publication se veut sélective, il est difficile pour l'économiste éditeur de la circonscrire sans revêtir la panoplie du commentateur. Comment, par exemple, établir ce qui relève de l'oeuvre économique de Bentham et non de son oeuvre juridique ou philosophique ? De même, les écrits littéraires d'Auguste et de Léon Walras n'ont-ils rien à voir avec leur pensée économique ?
La question des formes que revêt l'édition (comment publier ?) induit celle de sa lisibilité. En l'occurrence, l'entreprise se révèle souvent paradoxale. Les exigences de l'édition scientifique imposent, en principe, la satisfaction d'un impératif d'exhaustivité, sans que la lecture du texte de base en soit pour autant rendue plus difficile. S'il s'agit par exemple de publier un manuscrit, l'apparat critique doit idéalement comprendre un nombre considérable d'informations qui ne peuvent au demeurant être fournies, dans leur intégralité, sans le secours d'un codicologue : cote, foliotation, nature et type du papier, instruments d'écriture, espace graphique, inscriptions allographes (copiste, héritiers du fonds, bibliothécaires…), ratures, additions, variantes avec les autres états du textes (manuscrits ou imprimés), notes des éventuels éditeurs antérieurs si elles sont jugées pertinentes, notes de l'actuel éditeur, notes de l'auteur lui-même, ces dernières étant par surcroît souvent plus fréquentes que dans un texte littéraire... Dans un autre registre, comment donner à lire les notes de certains économistes sur les ouvrages d'autres économistes ? Dans le cadre, par exemple, de l'élaboration des œuvres de Say, comment publier ses notes éditoriales sur les Principes de Ricardo ? Face à ces problèmes de lisibilité, la solution hypertextuelle n'a, à ce jour, guère été exploitée par les économistes éditeurs. Et, s'il existe quelques tentatives louables et isolées, elles n'ont en tout cas pas l'envergure dont a pu bénéficier l'oeuvre d'un Flaubert ou d'un Nietzsche, grâce à l'appui d'informaticiens professionnels. La question de la lisibilité pose aussi celle du degré de fidélité au texte original, les compétences d'un linguiste ou d'un philologue étant alors parfois précieuses. Comment rendre compte de l'oralité de l'oeuvre de Galiani mais aussi la traduire, en évitant anachronismes et archaïsmes ? Jusqu'où doit être porté le respect des graphies, de la ponctuation, de l'accentuation, des majuscules ou des italiques figurant dans les textes originaux de Quesnay ? Donner à lire une oeuvre économique revient, enfin, à lui donner une organisation générale. Il s'agit donc de choisir entre édition thématique ou chronologique, à moins d'opter pour une solution intermédiaire entre ces deux types de présentations.
Sans agiter la question de savoir quel auteur il convient d'éditer, qui risquerait de renvoyer à celle, plus vaste et maintes fois discutée, de la fonction de l'histoire de la pensée économique, la publication de textes économiques impose ainsi une multitude de choix à l'économiste éditeur. S'il doit parfois composer avec la pratique ou les souhaits éditoriaux de l'auteur lui-même – qu'il s'agisse par exemple de Say ou de Léon Walras – et tenir compte des contraintes financières ainsi que des caractéristiques du marché de l'édition, la principale qualité de l'économiste éditeur semble être de savoir mobiliser des compétences qui ne sont habituellement pas son apanage. Paradoxalement, la diffusion et la reconnaissance de l'histoire de la pensée économique en dépendent en partie.